Identité et réseaux sociaux. Je suis plus que ma voix sur internet.




« Coucou ». J’efface. « Bonjour tout le monde! » Ahhh, non. Celle-là, je l’ai vraiment dit trop souvent, pensais-je.


Râlement de gorge. Je replace mes cheveux derrière mon oreille. Je prends une gorgée de mon café déjà froid. Et une autre. Combien de cafés est-il raisonnable de boire chaque jour? Cinq, c’est peut-être trop? Assez procrastiné, je m’arme de tout mon courage et je tente de taper sur mon clavier les mots qui bourdonnent dans ma tête depuis des jours. Mes doigts ne suivent pas le rythme. Ça sort un peu tout croche et décousu. Comme moi, je me sens un peu décousue, parfois, comme personne. Je lis des extraits à voix haute et ça résonne plus fort que je ne le voudrais sur les murs de mon appartement.

« Salut, moi, c’est Flore! »

Bon, ça me semble déjà une façon plus correcte de commencer. C’était pas si compliqué.

Je reprends, donc: « Salut, moi, c’est Flore! J’ai 21 ans… »

D’aussi loin que je ne me souvienne, j’ai toujours détesté dire mon âge. Complexée par ma jeunesse. On m’a souvent qualifiée de vieille âme. Déjà, très jeune, je voulais me mettre le nez dans la cours des grands. Je voulais grandir, toujours plus vite. Je voulais qu’on me parle en adulte et qu’on m’explique ce qui passe dans le monde. Alors que ma génération crie son ode à la liberté depuis l’enfance, je rêvais de responsabilités et de me faire prendre au sérieux. Ça a changé un peu, depuis. Je divague -

« Ce mois-ci, je célèbre les 5 ans du blogue. Ça m’a inspirée une jasette. »

J’ai un peu perdu le tour, avec les mots, ces derniers-temps. Les mots bougent si vite dans ma tête que j’ai cessé de leur courir après. Ça m’épuisais.

« J’avais 13 ans quand j’ai téléchargé Instagram. C’était en 2012. À l’époque, j’utilisais ça pour modifier les photos prises avec mon iPod touch. À 14 ans, j’ai filmé ma première vidéo YouTube, fortement inspirée de Bethany Motha, que j’admirais ô combien pour ses unboxings de Bath&Body Works. Vous pouvez rire, les choses ont bien évoluées depuis. J’ai consacré dans les cinq dernières années des milliers d’heures à écrire des articles, à prendre des photos, à parfois filmer des extraits de ma vie privée, à interagir quotidiennement avec une petite communauté de vraies personnes qui se développait virtuellement. J’ai trouvé mon style, ma signature, ce qui faisait briller mes yeux et de quoi j’avais envie de jaser aux gens sur-les-zinternets. »

Ok, l’auto-biographie, ça va, on comprends, réfléchissais-je, dure envers moi-même. Si vous ne l’aviez pas encore compris… Je suis une perfectionniste.

« Je ne considère pas que j’ai connu le succès en soi, comme blogueuse. Pour plusieurs raisons. Mais avec du recul, j’ai tout de même bâtie une petite communauté de lecteurs fidèles au poste. Vous savez, tout le monde a une voix. Et tout le monde a le choix de l’utiliser ou non. Personnellement, j’ai décidé d’utiliser mes plateformes à travers les dernières années pour aborder certaines situations qui me tenaient à coeur et me touchaient, comme les troubles alimentaires, la pression de performance, l’anxiété, etc.

Avec le temps et la présence de plus en plus forte du phénomène des influenceurs sur le web, j’en suis venue à me mettre une énorme pression quant à cette dite voix. C’est peut-être mon besoin de responsabilités qui m’a porté à m’auto-mettre ce poids sur les épaules, mais je ne pouvais pas faire partie de ce mouvement et me faire attribuer cette étiquette sans au moins essayer de faire une différence. Mais c’est un sentiment étrange, de ressentir un devoir social constant envers des gens que tu ne connais pas réellement. Et de parfois ressentir de l’anxiété face à ce que penseront les gens de ce que tu décides d’aborder sur tes propres plateformes. C’est pas facile, de correspondre aux valeurs de milliers de personnes à deux clics de la critique constamment, alors je suis dorénavant une experte quand vient le temps de marcher sur des oeufs. »

Je m’éloigne. C’est pas tout à fait là que je comptais en venir. Je m’arrête un instant pour penser. Il y en a beaucoup qui s’accumule sur mon coeur depuis un moment et les pensées se bousculent.



« Je suis reconnaissante de mon parcours jusqu’à présent. J’ai développé, à travers cette passion, des aptitudes, habiletés et intérêts envers la photographie et la vidéo, l’écriture, la gestion, la comptabilité et, clairement, j’en passe! Je le sais, que je suis pas une insta-babe. Mais je trouve ça dur parfois, de m’y retrouver. Je suis authentique à moi-même sur mes plateformes, mais j’y resterai toujours une image… En fait, je suis qui, exactement? Au delà de Flore, la blogueuse? J’ai connu les médias sociaux comme échappatoire, comme exutoire créatif et c’est devenu en grande partie un gagne-pain à l’aire où c’était encore un peu étrange d’exposer sa vie sur le web. Maintenant que j’ai complété mes études et décroché un bon emploi… Je suis qui, moi? »

Je suspens mon élan pour boire une autre gorgée de café, mais je découvre une tasse vide. Je ne m’en étais pas aperçue, absorbée par mon écran. Je me lève pour un refill. Je ressens toujours une petite fierté quand j’aperçois ma machine Nespresso sur mon comptoir. Ça fait très adulte comme fierté, quand même. Je parle souvent des adultes comme si je n’en étais pas une. Même si je suis partie de chez mes parents depuis un bon moment déjà, que j’ai ma petite entreprise et que je suis autonome financièrement depuis que j’ai 14 ans. Je m’emballe pour des meubles de patio, pour une cuisine bien lavée, pour l’épicerie… Mais bon, comme je ne fais pas de pain maison encore, je suppose que j’ai encore le droit de parler des adultes comme d’une catégorie de personnes lointaine à laquelle je ne m’identifies pas tout à fait.

« Qui suis-je? Qui ai-je envie de devenir? Ces questions, je ne me les posais pas à 16 ans quand mes amis se les posaient. J’étais convaincue d’avoir mes réponses. C’est peut-être l’ascendant capricorne en moi (hello, fellow astrology-lovers qui liront ce texte) mais j’avais décidé de l’image que je voulais être et j’étais obstinée à m’y conformer. Ce n’est que tout récemment, peut-être en temps de pandémie alors que je n’ai eu d’autres choix que de ralentir, que j’ai pris la peine, vraiment, de me les poser.

C’est difficile, quand non seulement est on convaincu de savoir qui on est, mais qu’on l’expose et le partage tous les jours à des milliers de personnes, de vouloir être autre chose. Ou autrement.



C’est nouveau pour moi , d’avoir 21 ans et vivre la vie d’une jeune de 21 ans. J’ai tellement voulu devenir adulte vite. Mais je suis jeune aussi, je veux utiliser Instagram comme une jeune adulte. C’est commun, maintenant, tous les jeunes de mon âge utilisent ces médiums comme vitrines: on peut quasiment dire que ça sert à la fois de curriculum vitae, de pitch d’amitié et de site de rencontre. Est-ce que j’ai envie que tout ce que ma vitrine dise sur moi c’est que j’aime la mode, la bouffe et les petits pots de crèmes pastel? La fille pastel, elle vit en moi, je n’en doutes pas. Mais j’apprends avec le temps à cohabiter avec une partie de moi plus explosive, un autre très artistique et j’ai aussi un côté un peu plus dark et twisted mind, par moments.

Je sais qu’il y a des tonnes de choses que j’aime faire. Je le sais que j’aime ça, avoir une voix.

J’ai juste pas envie que ce soit ma seule façon d’exister.

C’est correct d’évoluer. J’ai le droit. Je me donne le droit. C’est correct de prendre de nouvelles avenues, de me découvrir de nouvelles passions, de changer de cercle d’amis, de changer de routines ou de valeurs. C’est correct de se chercher. C’est correct de grandir. Et c’est plus que nécessaire que de m’identifier à plus que ce que je démontre sur les réseaux sociaux. »

Le coeur plus léger, je conclus mon texte. Je me relis une dernière fois et je publie ce qui pourrait sembler comme un texte d’adieu. Je sais que ce n’en est pas un. C’est un texte que je rédiges pour moi, pour me faire du bien et pour renouer avec le plaisir d’écrire.

À bientôt,

Flore.